Une saignée là où il n’y a pas de sang – 2017

By 3 janvier 2017Nouvelles

Et puis il y a eu ce moment où toutes mes veines et vaisseaux sanguins ont disparu. C’est arrivé alors que j’étais, pour une première, allongé chez un psy. J’étais en train de lui raconter mon rêve récurent qui se présente comme suit :
Cinq siamois, rattachés par les hanches, les cuisses (la collure remonte parfois jusqu’aux côtes ou déborde sur l’estomac), sont assis en rang sur un fond blanc et sans terminaison. Nus, roses et suants, ils sont des sumotoris imberbes et enfantins. Ils produisent des gargouillis de ventres repus, ils gloussent sans formuler de mots, semblent guillerets pour la plupart.
Le second en partant de la droite s’emmouvemente, se retourne d’un côté, puis de l’autre, pour attirer une attention évasive. Leurs pommettes collant aux tempes, tous, semble-t-il, sourient. Le second s’agite donc, et ses membres flappent, mous et désordonnés, ils réduisent et perdent consistance tandis que ses frères le regardent fondre. Il crie de plus en plus aigu mais pas plus fort. Seule la peau lui reste, les bras sans os et les jambes comme un ballon vidé de son air. Si ses cris continuent, on ne sait pas si c’est de douleur. Il pourrait même sembler tout à fait joyeux.
Il ressemble de plus en plus à un haricot rose qui se tortille. Il s’enfonce dans la fente que son rapetissement laisse entre ses deux frères : une fente, comme vaginale, suintante et dépourvue de poils. Il finit par disparaître entre deux lèvres géantes, moins complexes qu’un vagin classique.
Soudain, un bras surgit et s’élance dans la fente, accompagné du corps nu d’Antonin Artaud, qui vient buter, de son épaule gauche, alors que tout le membre a pénétré entre les siamois. De son bras non enfourné, il prend appuie sur le ventre du frère de droite, le dernier du rang. Celui ci s’esclaffe, hurle de rire et gigote assez pour qu’Antonin extirpe quelque peu son bras. Son autre bras, le droit, glisse ! Il se reprend et tire de toutes ses forces. Mais alors qu’il ressort, de la peau est moulée de l’épaule au poignet, comme un mollusque s’ajustant des aisselles jusqu’à la base du vagin. C’est une masse pyrami-rondale humide réagissant aux efforts d’Antonin : il tire et étend d’autant plus la peau rose et lisse, qui s’empare doucement de son épaule.
Il tente alors de se dégager, utilisant son bras libre, mais se fait aspirer d’un seul coup brusque, et jusqu’aux hanches, dans le vagin. Les siamois se marrent et lui tâtent les couilles. On entend la victime se plaindre, ses jambes font des cercles. Le haut de la fente s’ouvre lentement et laisse s’échapper un filet d’air nauséabond. Ses jambes s’agitent un peu plus, ses plaintes s’essoufflent, il meurt étouffé.
Je sentais que quelque chose n’allait pas et je n’avais pas la force de me lever.
Parfois Artaud est remplacé par Claire Chazal. Surement à cause de son nom, proche de la chalaze, reliant le jaune au blanc de l’œuf.

Je sentis mon visage refroidir et l’arrière de mon crâne s’ébouillanter. Comme du vin rouge reposant dans une carafe, tout mon sang s’était répandu dans le bas de ma silhouette. J’avais à peine fini de raconter mon rêve que j’annonçais ça au psy, qui a naturellement pensé que c’était une élucubration pas bien passionnante, perdu entre rêve et réalité que je semblais être.
Je n’avais plus de pouls, mon cœur avait lui aussi disparu. La fatigue m’obligea à me taire. Quand le psy a constaté mon teint écarlate et daigné me prendre la pulsation cardiaque, il a bien fallu qu’il admette l’anomalie et contacter les urgences.

Ils m’ont d’abord interrogé, et face à mes réponses censées, m’ont aidé à m’asseoir. Le sang stagnant dans ma tête a rejoint le sang stagnant dans mon buste et le tout m’a rempli le cul et les jambes qui ont enflés de plusieurs litres. Les quelques croûtes parsemées sur mon tibia gauche ne tinrent pas, se fissurèrent avant de sauter complètement, laissant s’échapper le fluide qui tâcha mon pantalon avant de se répandre sur le sol en une flaque épaisse, chaude et matte. Désolés, les secours me rallongèrent, levant mes jambes.
Décidé que j’étais à en avoir pour mon argent, j’interpellai le psy :
Vous savez, je me sens comme dans un train qui passe par toutes les gares sans jamais s’arrêter. Je suis celui qui regarde son monde filer, comme les globules qui parcourent les veines sans cesse. Et derrière la vitre, personne ne m’entend. Le psy, concerné, suivait le cortège, prenant des notes : Je suis une somme tristesse de globules taiseux. Une somme de milliards de reflets, aux traits déformés par un paysage effilé comme une lame. Et qui tranche. Des synapses qui relient chacune de nos bulles réflexives. Des tranchées où se planquent les soldats entre deux assauts. Une vitrine de tout ce qui n’est pas accessible. Sinon prenez une voiture. 

Quelques boutons d’acné que j’avais dans le dos se percèrent, laissant une fois encore s’écouler du sang, et je commençais à fuiter, lentement mais surement, sans même m’en rendre compte.
Vous vous posiez quel type d’insectes sur la verge avant d’avoir une conscience sexuelle ? C’était une question du psy à laquelle je ne sus que répondre, et, perplexe, je repris :
D’un paysage, le vert filé me tranche les pupilles, et mes yeux s’écoulent comme de la graisse d’âne fondu. Puis le gris, statique, les recoud. Seule ma langue rêche déforeste et creuse les chemins, les routes, les rails. Il faut mâcher la terre, se trainer au sol comme tronçonné, dépiauter le tronc enfoncé de partout, et se ruiner les maxillaires.
Le psy : Des gendarmes ? Des gendarmes auxquels vous arrachiez les pates ?
A nouveau je repris : J’ai, dans le fond, le poison pionnier. Quand je m’en détache il ne reste qu’une épave défraichie. Une carte sans territoire. Un fantasme. Le corps, ce tombeau. Les entrailles, cette marée qui tourne en rond. Qui font se suffire de ce circuit fermé. Pas d’acte, pas d’agencement, ni élévation, juste le corps en boucle, juste le corps en circuit fermé. Pas d’élévation, juste une ingestion, juste un regard tranché par le vert, recousu par le gris.
Une saignée là où il n’y a pas de sang.

 Je me retrouvai ambulancé : mon brancard se tachait comme marée montante et je me sentais étonnamment bien.

 

 

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