Une tranche de Bangkok – autofiction en 2 épisodes – 2016

By 17 mars 2016Nouvelles

Pat Pong

Le truc démarre dans les gloussements. Ce qui sera une des ritournelles de la soirée sonnera parfois positivement, souvent le contraire.
Coincé entre un gros allemand barbu qui accompagne son fils pré pubère à son premier ping pong show, un couple de quarantenaires qui ne se regardent plus et une tablée de blondes pas très enthousiasmantes, qui prévoient clairement de s’en coller une correcte, je sirote le houblon local.
Vu de loin, le quartier est fascinant. Un peu tout ce qu’on fantasme du Bangkok nocturne s’y trouve, et la contrefaçon y règne en maîtresse absolue : pas même besoin de se pencher, ça vous agrippe!
Il me restait quelques centaines de baths, dont la moitié allait me servir en ultimes dépenses avant de quitter le pays le surlendemain. Autrement dit je me réservais de quoi boire à ma soif dans des bars infâmes où la chair est en vente au prix d’un trajet en banlieue.
Les axes principaux du quartier de Pat Pong, pudiques, ne proposent que de l’alcool et de la bouffe frite. Les rues perpendiculaires sont par contre un appel direct à la débauche immorale.
Les enseignes sont d’une honnêteté pure et simple : Pussy Paradise, The Boys, Thaïe Cancan, j’en passe… Pas le temps pour l’ambiguïté.
Les racoleurs, sous des panneaux lumineux dégueulant du rouge du rose et du fuchsia, jonglent avec des dépliants mis en page n’importe comment, vous incitant, dans tous les sens du terme, à pénétrer dans cette fête de la chair chaque jour renouvelée. J’avance au beau milieu d’une rue où, à ma droite comme à ma gauche, sont assises, sur les mêmes tabourets en plastique que les vendeurs de DVD pirates, des dizaines de filles trop maquillées, entreprenantes pour la plupart, certaines tout à fait amorphes.
Elles sont, elles aussi, les enseignes et dépliants charnus de ces bars, systématiquement ouverts sur une dizaine de gamines quasi nues, qui dansent sous les regards majoritairement désabusés des touristes. Une des boutiques du bout de la rue fait résonner un remix malheureux de Moon River. S’y ajoutent la bière à 50 baths et les couleurs qui te hurlent qu’il n’y a pas d’autre façon d’envisager ton futur proche. Comment Diable résister…
À l’intérieur ça remue à peine. Peut-être est-il trop tôt, peut-être sommes-nous trop peu nombreux pour que les filles daignent se mettre en scène complètement. Il y a une certaine dichotomie entre la vitesse phénoménale à laquelle la techno se déplace dans l’air stérilisé par la clim, et leurs rares déhanchés, sûrement moins timides que las. La plupart des visages des filles perchées sur leur promontoire racontent avec précision l’histoire d’une vie flinguée par les circonstances. On reconnaît très malheureusement les dernières venues à leurs bras qui tendent à se croiser, et l’angoisse coincée dans leurs yeux tel un siphon bouché.
Et, soudainement, au milieu de la passivité ambiante, de la peau se déplace avec la ferveur que la musique se crève à imposer. Mon regard est tout à fait focalisé sur le cul d’une adolescente en équilibre sur des talons de dix centimètres, qui ondule comme un serpent hypnotiseur. Elle se retourne tout à coup vers moi, me fixant de ses yeux beaucoup trop grands, comme deux prunes entières enfoncées dans des globes oculaires dépourvus de paupières, et je ne saisis plus très bien où est la part d’humanité dans ce visage retapé. Sa main monte et descend le long d’une de ces barres de pole dance ayant servi de compagnon d’infortune à bien des filles avant elle, dont l’inox reflète avec lassitude les centaines de flashs lumineux propagés à la seconde.
Puis arrive l’heure du changement. Les filles (et garçons, j’imagine) se mettent en rang, et sont remplacées par des équivalentes directes, comme des brochettes de viande trop cuite qu’on enlève du grill, que les clients potentiels passent sans plus regarder. Un bon quart des nouvelles s’accoude presque aux barres. Certains visages attirent ma sympathie, il y a de temps en temps des sourires, plus souvent destinés à elles mêmes qu’aux clients, qui oublient trop vite les miroirs disposés derrière les canapés sur lesquels ils sont outrageusement installés. Ces miroirs qui renvoient, dans sa plus grande simplicité, une candeur : celle de l’ado qui quitte ses parents pour gagner sa vie en ville. Le reflet de l’échec, probablement.
Puis une nouvelle chanson soulève quelques cris sur la scène rectangulaire autour de laquelle nous sommes tous assis, comme une récréation de courte durée où les filles redeviennent des filles. Une d’entre elles me sourit, me montre un sein, puis sa chatte qui n’était finalement pas cachée par plus que quelques centimètres de dentelle formant un jupon, et un sentiment de tristesse m’embaume.
Une tierce adolescente se penche à son tour et laisse apparaître une serviette hygiénique mal dissimulée. Puis c’est sa compatriote de gauche qui en interpelle une autre par son prénom… plus humaines que jamais, les jeunes filles font travailler leurs articulations avec une énergie renouvelée tandis qu’une espèce de bande son indigeste me tabasse les neurones comme dans mes plus sombres souvenirs de consommateur d’ecstasy.
Le bar est bientôt plein, un Japonais me refuse une cigarette, trois débardeurs aux casquettes libidinales se postent au comptoir. Je vois passer devant l’entrée le couple de quarantenaires évoqué plus haut : le type s’offre un peu de bonheur fautif à chaque porte tandis que sa femme fait semblant de ne rien voir.
Les maquerelles de l’établissement se réunissent devant moi, sans vraiment me prendre en compte. Cahier à la main, je ne suis qu’une anomalie au beau milieu de cette faune normative.

Deux fournées de filles se remplacent, le temps de se remaquiller et Dieu sait quoi, dans une loge de cinq mètres carrés ouverte aux regards, jouxtant les chiottes qu’elles partagent avec les clients.
Les filles sur scène m’alpaguent gestuellement sans grande conviction, et plus l’heure tourne, et avec elle les changements de plateau, plus elles comprennent que je ne compte pas consommer leur misère.
Il n’y a pas un semblant d’envie dans ces regards exploités. Mais une rage de survivre tout à fait humaine.
Deux asiatiques d’une cinquantaine montrent aux gérantes, du bout du doigt, deux asiatiques d’une quinze ou seizaine. Elles viennent s’installer à leurs côtés. Les hommes font glisser leurs mains coutumières sur les filles, qui font remuer leur colonne vertébrale comme on le leur a appris. Puis ces messieurs se délestent de quelques billets. Une des maquerelles montre un tatouage qu’elle a sur le poignet où est écrit TIP et ils donnent toujours plus de billets avant que les filles ne s’en retournent dans les loges.

Me revoilà enfin hors des murs, la chaleur moite se glisse à nouveau sous mes vêtements ; des stands de fringues et de fritures s’étendent à perte de vue.
L’heure tourne, on me propose toujours plus de massages avec happy ending.
À mesure que j’avance, que les rues se désencombrent, les néons blafards reprennent lentement leurs droits ; mes yeux piquent de fatigue et je commence à ressentir comme une pression dans la poitrine.

Revenir de Bangkok

Je me trouvais dans l’avion qui allait me ramener à Paris après quelques jours passés à Bangkok, soi-disant pour le boulot.
Les 10 jours précédents, j’avais arpenté timidement des rues bouillantes, à l’humidité qui vous pénètre par tous les pores, entre deux rendez-vous pour un tournage dont je n’étais pas l’instigateur.
Je m’étais senti un peu merdique de n’avoir presque rien visité, de n’être pas sorti de la ville. Un peu comme cette stase qui vous envahit alors que vous êtes censé faire ce que tout le monde vous conseille.
J’avais par contre logé dans un hôtel ayant pour spécificité, outre d’avoir deux jacuzzis en rooftop et une piscine, d’y recevoir des jeunes modèles pour plusieurs mois d’affilée, le temps de les épuiser en casting avant de les remplacer, foutant aux ordures de la perfection plastique celles et ceux n’ayant pas su percer dans le temps imparti. Certaines filles étaient magnifiques. Jamais plus de 24 ans, presque toujours polonaise ou hollandaise, elles avaient le chic pour se balader en maillot deux pièces sans même que ça ne soient des maillot. En somme, quelles que soient les circonstances, elles portaient moins de textile sur le dos que je n’oserai jamais, même à la plage. Mais, inégaux face à la grande Création, il fallait savoir s’incliner : c’étaient elles les formules majestueuses du critère physique. Certes un peu maigre, mais ça ne me choque pas exactement non plus. Moi, un visage me transporte, le reste n’étant que bonus ou malus.
Les jeunes gens passaient donc leur temps à se dorer dans le jacuzzi jusqu’à ce que les guirlandes des buildings soient allumées, que les clubs leur ouvre leurs portes, offrant tout l’alcool qu’ils pourraient consommer, avec pour seule consigne d’avoir l’air vivants et de déplacer leurs petits seins et leurs muscles difficilement acceptable devant des humains médusés par tant de régimes drastiques au mètre carré. Tout ça bien sûr sans avoir à forcer le talent, juste qu’on comprenne qu’ils ne sont pas comme les autres, histoire que les “autres“ en question se sentent eux mêmes spéciaux et consomment ce qu’il y a à consommer, puis reviennent le soir suivant.
Pour mon dernier soir je me suis retrouvé à les accompagner sur la seule foi que je logeais dans le même bâtiment. Je n’avais même pas eu à passer par la case jacuzzi, ce qui m’arrange beaucoup étant donné mes airs de cancéreux une fois torse nu. C’est bien plus tard dans la soirée qu’un des modèles au masculin s’est finalement posé la question de ma présence en leur sein, et j’ai raconté ma vie. J’avais soudainement une valeur marchande, moi aussi : un réalisateur, aussi médiocre soit-il, a plus d’intérêt pour ces jeunes gens que la grande majorité de l’espèce humaine. A deux ou trois, ils se sont penchés sur leurs téléphones et ont commencé à regarder un ou deux de mes films. J’avais assez bu pour ne pas en être plus gêné que ça.
Jusque-là j’avais payé mon alcool. Même en Thaïlande les clubs onéreux restent onéreux pour un gagne-petit comme moi. Mais c’est alors qu’un premier cocktail m’est octroyé. Et à partir de ce moment tout m’est offert, comme si j’étais finalement touché par la grâce du show-business. Moi, franchement, je m’en fous, c’est surtout pour eux : j’ai pas l’intention de perdre pied plus que ça. Mais si on me jette par-dessus bord, humain trop humain, je tombe.
La musique est inacceptable, mais le rhum à ses propres voies. Les lumières font leur job sans grande conviction ; elles, par contre, je les laisse bosser sans rien dire. Sans elles, ce lieu aurait des airs de filet de pêche par jour de grosse prise.
La seule chose qui me plaît dans les clubs, ce sont ces ahuris qui dansent comme si personne ne les regardait. Exactement le genre de faute que je commets au bout de quelques verres. Sauf que ce soir, les modèles sont de sortie et semblent fliquer la salle. Pourtant j’en entraîne une au beau milieu de la piste et l’oblige à suivre mon déhanché inénarrable. Les non modèles me lancent les premiers regards inquisiteurs jusqu’à ce que la fille se mette à mon diapason. Il arrive toujours ce moment où mon épaule droite s’affaisse et mon bras gauche chasse l’air comme un tétraplégique. C’est dans cette position que je me sens le mieux : quand plus aucun sentiment de honte ne m’habite, c’est alors que mon épaule droite flanche. La fille se lasse vite et je la comprends. On retourne au bar, où on m’en recolle un sous le nez. Je fais signe à la barmaid de rajouter un filet du truc transparent et je rejoins le groupe dans un carré sous éclairé. Une des Polonaises me crie dans l’oreille sans que je distingue son anglais. Alors je hurle que je comprends rien et que je m’en fous avant de l’enlacer et la forcer à boire dans mon verre. Elle se rétracte comme un Bernard l’Hermite ; à côté d’elle une de ses compatriotes me fait signe qu’elle ne boit pas. Je me sens tout à coup très vieux. Je descends mon verre d’un trait et m’arrache du canapé comme un pansement sur une croûte encore fraîche, laissant des traces de partout.

Je cherche les chiottes, ne trouve qu’un autre carré vide ou je vomis jusqu’à la bile. Je rigole douloureusement et cherche une serviette, ou n’importe quel absorbant, pour me nettoyer la barbe et la moustache. J’agrippe du textile : c’est un pantalon blanc immaculé qui essaie de se dégager de ma poigne, mais je m’accroche jusqu’à être traîner sur un mètre cinquante. Alors que le type crie, je m’excuse d’un « ohlala oui hein c’est une honte » et il disparaît. Je me relève et titube au comptoir. Je me fais servir un nouveau verre mais on me fait signe de payer. Alors je sors mon portefeuille sans broncher. Quand même, c’est de bonne guerre. Avec la première gorgée je ravale ce qui avait dépassé ma gorge dans le mauvais sens. La seconde gorgée est délicieuse. Je commence à entrer dans le mood des soirées thaïlandaise quand on est un gros con d’occidental peu scrupuleux.
Je retrouve les modèles et leur annonce en grande pompe l’oraison funèbre de mon foie. Je vois au moins deux visage qui soufflent de ras-le-bol quand je bois mon verre en criant « ilashiooo » dans un chinois pas très régulier, pour leur signifier mon cul sec à venir.
Assise en bout de table, habillée sans plus d’habits, cachée derrière un regard immense ne reflétant que les tons chauds de déjections lumineuses, Polina est strictement magnifique. Autant les autres ne me chagrinent pas plus que ça, autant elle sait me rendre toute ma timidité ; et quand elle me regarde, je me renfrogne dans mes poils de visage, me renvoyant à ma qualité de mec banal à la gueule ponctuée de problème de peau comme un roman en braille. Elle me sourit là où les autres m’aimeraient mieux dans un taxi. Ce que j’arrive à lire dans son regard, passés les rayons laser trouant l’air enfumé, c’est la sympathie de l’infirmière pour son patient, absent cérébralement, qui tire sur sa bite, mendiant une pipe aux anges que lui seul est capable de voir. Je me dis dès lors qu’il y a un potentiel terrain d’entente.

J’aime les visages plus que tout. J’aime aussi la vision du sexe quand il est de ma propre pratique. Alors mathématiquement, quelle plus belle vision qu’une fellation par une jolie fille..

La nuit est encore jeune, mes accompagnateurs de plus en plus ivre, et je vois comment tout ceci va se terminer : seul, allongé de travers dans mon lit queen cardinal duc size, lumières allumées, brossage de dents à peine entamé, sans véritables souvenirs du trajet retour. Je traverse le carré, buttant sur des os pas assez charnus, et termine ce parcours d’obstacles à côté de Polina la magnifique. On arrive à échanger quelques paroles en français avant de switcher en anglais. Elle me dit qu’elle me trouve drôle, je lui réponds qu’elle est peut-être la plus belle fille que j’ai rencontré, et je m’en veux automatiquement de la banalité de la formule : elle est une des plus belles filles qui soient, la dernière chose à lui dire était l’évidence. Et évidemment, elle accueille ça tout sourire avant de s’absenter. J’ai dans l’œil gauche un drapeau en damier qui s’agite, annonçant le dernier tour de piste, tandis que le droit n’a plus aucun répondant aux stimuli. Et Polina qui ne réapparait pas…

La dernière chose dont je me souvienne est de me faire refuser l’accès au Rooftop de mon hôtel où se trouve le jacuzzi.

Le téléphone de la chambre sonne. Sonne. Sonne. Je décolle la brosse à dents de l’intérieur de ma joue avant de décrocher le combiné. Une voix ne me salue pas et m’annonce que mon taxi est en bas. Et si un taxi m’attend c’est qu’un avion se profile. Il est 13h10, je décolle à 16h30 : tout corrobore. Sauf que je ne suis pas prêt à partir : mes affaires sont dispersées comme dans les coulisses d’un défilé de mode pour touristes peu fortunés, je suis plus sale que le vendeur de poulet frit moyen officiant dans chacune des rues de cette ville. Je fais alors mon possible pour atteindre le taxi avant qu’il ne file, et nous voilà dans les embouteillages. La ville est soudainement beaucoup trop grande pour ma gueule de bois. Le chauffeur s’essaie au français et ça ne m’amuse pas alors il se tait. Je vide une bouteille d’eau avant qu’il ne me jette dans l’aéroport. Je monte dans cette anomalie de la pesanteur qu’est mon avion, commande un double whisky lors de la distribution des boissons, et entame le récit de la veille dans ce vieux carnet touchant déjà à sa fin.

Cette ville est marrante.

Juste un regret : l’éjacuzzi avec Polina l’extraordinaire, bien sûr.

 

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