Première lecture – 2015/2016

By 19 mars 2016Nouvelles

J’étais dans une petite pièce aux murs remplis d’affiches publicitaires de livres d’auteurs plutôt célèbres que j’avais détestés.
Seul avec cette brochette de personnalités discutables, je sentais monter en moi un florilège d’émotions toutes liées par de la tension.
« The time we have left », « If we had to do it again », « Did we love each other enough ? » « The one who stays »…
Peut être l’art work des couvertures était-il un coup de rasoir encore plus tranchant pour mes pupilles, que j’avais tremblantes comme un jaune d’œuf sur le plat.

Une jeune fille, dont la tristesse du regard n’avait d’inversement proportionnelle que le franc sourire de son décolleté, fit irruption dans la pièce et m’indiqua que je serai sur scène dans 5 minutes.
J’acquiesçai en silence, et me frictionnai machinalement les cheveux pour leur donner un semblant de contenance.
Je n’avais pas jaugé la salle mais connaissais néanmoins le nombre d’inscrits sur l’événement Facebook. Et, pour une première, c’était satisfaisant.

J’étais mort de chaud. L’hiver hésitait à se rependre sur la ville, et je savais qu’une fois la partie lancée, ce serait immobilisme, boulevards déserts et quelques décès. L’annuel blizzard au nom de porn star.
Je me trouvais donc dans une librairie surchauffée d’un de ces quartiers de Brooklyn qui se refont une santé. Une ex copine à moi, qui connaissait la patronne, une vieille française vivant à Manhattan, lui avait fait lire mes nouvelles.
Toutes les semaines un auteur faisait une lecture dans sa librairie, et, souhaitant en faire un haut lieu de la francophonie, elle accueillait autant de français que possible.

Le couloir séparant l’antichambre et la salle était sombre, le rideau pourpre que je poussai était lourd, la salle, assez remplie, et ma nervosité paroxysmique.
Sur la scène, un simple pupitre et un tabouret. La lumière était agréable, mais je redoutais une poursuite aveuglante et isolante. La patronne, un peu trop grosse pour son tailleur, monta sur scène et me présenta, en anglais puis en français, avant de m’offrir le pupitre.
Moi qui n’étais jamais monté sur scène que dans une mesure musicale, lors de douteux concerts de musique électronique, vaguement expérimentale, quand je portais fièrement et orgueilleusement mes 20 ans, je n’avais jamais imaginé que je me chierais dessus à ce point quand il s’agirait de faire une lecture d’un bout de texte, pas plus de 20 minutes de temps. Lecture que je n’avais d’ailleurs jamais imaginé faire un jour, convaincu que les écrivains ne sont pas faits pour la scène, mais pour rester, au contraire, planqués.

Adolescent, j’écrivais de mauvais scenarios sans jamais en faire de film. Et j’ai un jour ressenti le besoin d’en finir avec le processus de création : aller au bout d’un truc et le faire exister dans la tête de quelqu’un d’autre que moi-même. Dans un premier temps je me suis exécuté à la tâche romanesque pour me délester des quelques histoires dont je n’arrivais pas à me débarrasser. Plutôt libérateur, j’ai ouvert des boites fermées depuis trop longtemps, redonnant une place dans ma vie à mon père, rendant cocasses mes addictions, offrant à mes conquêtes, réelles ou fabulées, un droit de réponse. Tout compte fait je me suis offert à une tribune contradictoire.
Puis je me suis mis à raconter mon quotidien, et j’ai écrit les quelques nouvelles présentes dans le recueil que je tenais aujourd’hui entre les mains.
Avec ces mêmes textes, j’avais gagné, quelques mois auparavant, un concours dont la finalité était un tirage. Quelques exemplaires seulement, mais quels exemplaires ! : mes petites histoires dans un livre relié…

Je me sentais tout pourri, le souffle court, mes intestins semblaient déborder. Ecrivant tout ça je n’avais pas pensé que le besoin de me délester prendrait à terme cette forme intestinale.
J’avais longuement hésité à boire quelques gorgées d’un truc fort pour faciliter l’exercice. Et j’avais finalement choisit de les boire.
Ma nuque me faisait mal et je remuais la tête, essayant par la même occasion de me détendre la mâchoire, récitant des babebibobu silencieux. J’avais dans une main un verre d’eau dans lequel était dilué du rhum blanc et dans l’autre un exemplaire de mon mince recueil.

La présentation touchait à sa fin. J’ai fait irruption sur scène quelques instants trop tôt alors que mon nom n’avait pas été prononcé, et dus ralentir ma marche pour ne pas atteindre le pupitre trop vite. Aphone, j’entendis pourtant, avec précision, soulignant ma maladresse, l’air chassé par quelques nez. Ma panique se propageait dans l’air climatisé comme un poisson blessé dans l’eau plate. Pourtant les visages, une trentaine tout au plus, étaient tout ce qu’il y a de bienveillants. Posant mon verre, je pris la place du funambule, ouvris le livre à une page pliée, et m’immobilisa quelques courtes secondes avant de lever les yeux sur le public. Souriant timidement, je pris la parole :
– I’d rather speak in English first and then switch to french if you don’t mind. I couldn’t be more impressed and astonished being here in this incredible town. The extract I’ll read today is the begining of the first short story of the book. Hope you’ll like it, I’ll try to speak as clearly as I can.
Je pris une lente gorgée dans mon verre, la fis tourner autour de ma langue avant d’avaler, effaçant au mieux un froncement du visage.

Jamais je n’aurai du croire le type qui prétend trouver de la coke aux 2/3 du prix, un illettré reconnu et qui avait déjà oublié mon nom à plusieurs reprises – qu’il allait grimper dans un immeuble avec mon fric et ressortir avec un produit haut de gamme, dans le temps imparti à une transaction normale, avec une poignée de main sincère in fine. Nan évidemment ça ne s’est pas passé de la sorte.
Je l’ai attendu 30 minutes, ai sonné aux interphones, ai réussi à entrer dans l’immeuble en me disant que j’étais toujours aussi niais qu’à mes 14 ans, et ai écouté à chaque porte, essayant de trouver le bon appart.
La suite fut un enchainement d’épiphanies, si je puis dire : je trouvai le lieu, frappais de plus en plus fort avant d’être accueilli par une jeune femme décharnée qui me brandit un poing vissé au bout d’un bras tout blanc à tâches rouges, rapidement précédée par un type petit, coupe au bol, mâchoire du bas proéminente, les yeux minuscules comme des trous de punaise. Il était lui même suivit d’un chien répondant au doux nom de Kaiser. Une famille en or.
Y a toujours cette espèce de doute quand c’est une femme qui ouvre la porte. Si elle est dans le coup, c’est probablement une hystérique plus dangereuse encore que le type en train de regarder la scène, planté derrière elle, couteau affuté longeant la hanche. Ce genre de meuf qui sait qu’elle a le bénéfice du « on frappe pas les meufs », qui pourra vous déstabiliser suffisamment longtemps pour vous faire renoncer à la rixe, par peur que le type au couteau ne se pointe à base de « tu la touches pas, fils de pute » avec tout ce qui s’en suit.
J’ai senti que la coke ne serait alors plus le fond du problème quand l’illettré est apparu dans le fond de la pièce, me faisant signe de filer. Il semblait, pour le peu de temps que j’avais pu l’apercevoir, complètement flippé. Je tentais de faire valoir mes droits quand la fille me précisa que l’analphabète leur devait une somme tout à fait conséquente, que j’étais une victime collatérale et que le plus simple serait que j’oublie ce désagrément. Le tout dans un langage un poil moins compréhensible. Perso, je tenais à mon fric, alors j’ai fait le truc débile que je devais faire : empêcher la porte de se refermer quand Trous de punaises me la poussa sur la gueule. Et alors la situation devint embarrassante. Je n’avais pas la moindre aptitude à la bagarre, et perdais très très vite mes moyens dans ce genre de cas. La fille me poussa vers l’extérieur et Trous de punaises poussa Kaiser vers la porte. L’animal ne coopérant pas, son maître le pinça au cou, déclenchant un couinement aigue et une rapide fuite en avant qui le fit me rejoindre dans le couloir. A ce moment précis, l’illettré me hurla de me barrer, et quand les deux autres se retournèrent vers lui, je fermai la porte sans la claquer. Kaiser et moi nous regardâmes un instant dans les yeux. Il exprima clairement son envie de grands espaces, de nouvelles rencontres, de lendemains qui chantent. Je l’empoignais par le collier.
Un chien de taille moyenne et qui se laisse manipuler n’est pas si difficile à transporter, sauf peut être dans cette petite cage d’escaliers parisienne qui tourne comme un siphon aspirant ce que la nature humaine lui offre.
L’histoire ne dit pas ce qu’il a bien pu se passer là haut, mais personne ne nous a couru après. Quant à l’analphabète, bah je sais pas trop… il est surement dans un drôle de merdier.

Je ne sais pas reconnaître une race d’une autre, mais Kaiser devait être une espèce de sorte de Pitbull blanc à poids noirs. Une gueule méchante sur un petit corps tout musclé. Il avait l’air ravi, les babines ouvertes à la brise qui s’infiltrait entre les immeubles. Je l’ai installé dans le panier d’un Vélib et on a traversé deux arrondissements dans une circulation fluide, alors que la chaleur estivale laissait place à une nuit en pente douce.
Si c’était un pitbull, je devais en tirer une somme plus intéressante que ce qui m’avait été volé. Et je dois bien dire que l’animal dégageait une certaine sympathie, ce qui rendait le tout plutôt agréable.
Une rallonge électrique, et le chien était tenu en laisse. Une vieille genouillère de rollers et je lui confectionnais une muselière de fortune qui devait me garantir sérénité vis à vis de la gente policière.
Je vivais dans un quartier aisé grâce à un subterfuge conjugal dont les termes m’échappent encore ; ce genre de quartier où les humains possèdent des animaux petits et hargneux ou grands et adorables. Moi je baladais un chien moyen de taille, et moyen de caractère, mais possédant un appétit sexuel tout ce qu’il y a de comique si l’on exclut les réactions des propriétaires.
Consciencieusement, j’évitais de systématiser les horaires de nos sorties pour que Kaiser ne soit pas trop vite catégorisé comme le chien lubrique pervertissant le quartier.
Il ne mangeait pas à heures fixes et aimait la malbouffe autant que moi. Il n’était pas agressif malgré sa dégaine de repris de justice. Jusque là on faisait une assez bonne équipe.

Une nuit que je sniffais de la coke en solo, j’emmenais l’animal faire un tour et nous sommes tombés sur une jeune femme tout ce qu’il y a d’envisageable, promenant un immense caniche très distingué. Kaiser, qui venait de chasser un pigeon et jouait avec sa carcasse, ne faisait pas grand cas du caniche, alors que moi j’espérais qu’il fut notre entremetteur à moi et la fille. J’essayais en vain d’attirer l’attention de Kaiser sur l’autre chien, mais semblant avoir beaucoup à faire avec sa charogne, c’est le caniche qui s’est approché de lui. Il en fit rapidement le tour en grognant avant de se jeter sur lui, le mordant au cou et l’enfourchant pour l’enculer. Double surprise : le caniche était un mâle, et il allait maîtriser et enculer un pitt bull, ou quoi que soit ce chien, théoriquement de combat. La jeune femme, confuse, courra vers les animaux :
– Putain Grenoble, laisse la tranquille, se tournant vers moi, désolée il est intenable.
– Pourquoi il est pas en laisse ? je tentais en vain de les désenclencher, mais le caniche mordait Kaiser, la fille tirait elle aussi sur son chien.
– A cette heure ci y a personne.
Kaiser, qui couinait comme il avait couiné chez Trous de punaise, tremblait de honte, ou de je sais pas quoi ; j’ai pas tout de suite pensé que ça pouvait être autre chose que douleur et honte mêlées.
Elle, luttant  :
– Ta chienne se laisse toujours faire comme ça ?!
Moi :
– C’est un chien !
Elle me regarda et lâcha prise, laissant les ébats reprendre sans embusque.
– BAH ! Grenoble tu fous QUOI !?
Moi :
– Ton chien est pédé.
Elle :
– Le tien aussi hein !
Et moi :
– J’avoue que je m’attendais pas à ça..

Je pris un nouvelle gorgée, levant les yeux sur le public.
– Are you guys ok ? Can you follow me well ?
Les visages me faisant face basculèrent, souriants, d’avant en arrière.
Je pris une autre gorgée en replongeai le nez dans le livre.

Je lui ai donné rendez vous le lendemain soir.
J’ai eu du mal à dormir cette nuit-la.
J’ai passé l’après midi du lendemain à me vouloir productif sans rien faire de particulier. Juste attendre le soir en essayant de ne pas trop y penser.

Je me battais avec mon opérateur associant téléphonie et internet depuis quelques mois, et ne savais rien de ce qu’il se passait dans le monde, dans mon pays, dans ma ville, aucune news de mes proches.
J’avais connu l’avilissement profond des chaînes d’info en continue, et je me sentais bien, désormais, éloigné du moindre site internet aux couleurs du Figaro, des Echos, de Libé, même du Monde.
Il est assez simple d’être joyeux quand tout autour de vous n’est pas régi par le malheur. On s’imagine bien que la mort, la politique et le sport de haut niveau subsistent, mais moi je m’en fous parfaitement. Alors évidemment, je n’ai plus accès aux sites pornos. Ceci dit, bon an mal an ça fait bosser l’imagination.
Je n’avais pour le moment aucune espèce d’obligation, si ce n’est envers un chien que je ne me décidais pas à revendre..
Et c’est pourtant sur le pas de la porte de l’immeuble, regardant ce tas de muscle qui me revenait quand même au moins aussi cher que moi en bouffe, que je me suis dit que j’allais avoir besoin de bosser à nouveau. Je me satisfaisais difficilement des aides sociales. Quelques centaines d’euros + quelques deals, quand l’occasion se présentait, me faisaient à peine subsister.

Je sortais avant l’heure prévue, arpentant quelques avenues, entouré des fantômes de la journée passée, suivi d’un chien fidèle au poste dont les coussinets griffus tapotaient le bitume comme les sabots tout mous d’un cheval nain.
La lune était assez basse pour se planquer derrière les immeubles, assez orange pour me rappeler qu’il serait de bon ton que je revois le jour une fois de temps en temps.
J’avais bu quelques rhums arrangés par mes petits soins à la nuit tombée, assez pour écrire un paragraphe et demi à propos d’un bordel en Picardie. A propos de ses usagers aux dents gâtées, qui se mettent du parfum d’entrée de gamme pour obtenir un droit d’asile le temps d’un peu de réconfort ; la joie empruntée des prostituées, trop jeunes pour mourir, qui reçoivent la psychologie maltraitée de ces messieurs brisés par la post industrialisation. L’amour Picard.
A décrire le pire chez mes congénères, je ne me sentais que plus appréciable, auréolé que j’étais d’une odeur naturelle de lessive, dans une ville mourante où seuls les chauffeurs de taxis avaient conscience que leurs pieds se balançaient toujours dans la tombe.

Je souriais à l’idée que Kaiser, qui suivait mon ombre se déplaçant à la guise des lampadaires dans un mouvement un peu absurde – mais cette errance, cette solitude, n’en avaient elles pas quelque peu le goût – allait peut être se faire une fois de plus enculer par un caniche.
Le cœur dans l’estomac, de stress certainement, d’envie de boire un verre de plus, à coup sûr, je détaillais les herbes folles d’entre les pavés : celles qui survivent aux assauts des passants, des chats de gouttière, se nourrissant de la pisse des chiens, les rendant fortes comme des cafards, prêtes, elles aussi, pour l’apocalypse.

A ce stade, je ne savais pas combien de temps avait duré la lecture. J’ai pris quelques secondes pour boire une gorgée de plus et regarder le public. Tout le monde semblait encore là. Fante père et fils avaient peut être fuit, ainsi que Faulkner et les autres auteurs que je copiais abondamment, mais les organisatrices ne semblaient pas s’en soucier, debout qu’elles étaient dans le fond de la salle, posant exactement de la même manière, les doigts de la main gauche devant une bouche invisible, surplombés d’un nez portant des lunettes qui pouvaient être strictement les mêmes.
– Is everything ok ? j’ai demandé timidement.
Des sourires se sont formés, débloquant le mien au travers duquel j’ai bredouillé :
– I’m almost done.

Le parc de la veille était parfaitement vide. On entendait tout juste le ronronnement d’une circulation lointaine. Selon les zones, Paris était fantomatique, plus aucune circulation, comme des veines évacuées de leurs globules. Quelques organes assumaient les fonctions vitales, s’assurant que les transactions reprendraient au petit matin. Paris-la-nuit et moi on s’entendait bien, on se ressemblait. La peau sur les os.

Je ne prenais plus guère soin de moi depuis l’avènement de mon dernier célibat. Une fille trop jeune qui m’avait mis sur un piédestal injustifié, injustifiable, mais un piédestal que j’avais accueilli avec l’orgueil qui me définissait : à 30 ans j’avais commencé à donner des cours de littérature dans une fac de lettres de petite envergure. J’enseignais les surréalistes contemporains. Je ne me trouvais moi-même pas très intéressant, mais j’avais un succès assez clair auprès de mes étudiants. A cause, je me suis laissé dire, de quelques unes de mes nouvelles ayant remporté des prix douteux sur des sites internet organisant des concours de circonstance. Avec ce genre de mauvaise reconnaissance, on prend une importance néfaste, décuplée dans mon cas par la position dominante du professeur. C’est une place tout ce qu’il y a d’ambiguë : facile d’y croire, on s’y casse les dents ; je venais d’y laisser les miennes. Une fille, affublée d’une mélancolie ne pouvant pas être de son âge, mêlant intelligence et bêtise des sentiments, belle comme il s’en fait peu, m’a foutu la tête dans le sable jusqu’à l’étouffement. Je suis tombé amoureux et elle moins que moi, assez peu pour me quitter une fois l’année scolaire et son cycle d’études terminés. Déçu, je l’avais pleurée trop longtemps, n’écrivant plus, ne voyant presque personne, prenant trop de cocaïne et attendant la rentrée des classes pour ressentir à nouveau une sorte d’obligation envers des tiers.
J’ai ressassé avec force les promesses à demi faites que je prenais pour acquises telles que les “baroquesque“ « j’ai pas souvenir d’être tombée amoureuse aussi fort aussi vite » ou encore les “hyperbolesques“ « à la folie », qui donnent une confiance assez sincère en l’être humain. Bien que ce dernier ne sache que trop rarement ce qu’il raconte.

Soyons honnêtes, le temps d’une maxime au moins : on morfle toujours autant, quels que soient les paramètres, les époques, les âges. Ca se loge quelque part et ça vous bouffe. L’amour est une maladie, et l’amour en est le remède. Une belle arnaque.
Je vivais ma mélancolie comme un mauvais trip au LSD, me répandant sur toutes les surfaces planes, les traits coulant et la passion à la manque, le cerveau creusé à grandes pelletées de doigts, les glandes lacrymales ouvertes à coups de pied de biche, la verve et le dialecte d’un mineur de fond.
Depuis, je me refusais aux rencontres faciles, jusqu’à celle, fortuite, peut être providentielle, d’une propriétaire de chien homo.

Je pris place à l’endroit même de notre rencontre, près d’un réverbère ciselant le sol et projetant quelques ombres de feuilles d’arbres.
L’heure passa sans qu’elle n’arrive.
Un vent léger se levait, je soupçonnais une pluie pour le lendemain. Je pensais alors qu’il s’était écoulé bien du temps depuis que j’avais senti l’odeur de la pluie sur le goudron chauffé par l’été. Et que ça ne m’était jamais arrivé à deux, que ça pourrait être agréable. Mais que ce ne serait pas pour cette fois.

Quelques jours plus tard, alors que je faisais les cent pas en attendant le métro, un mix homme/femme en chemise à carreaux a commencé à nous suivre, Kaiser et moi. Je faisais des allers retours et j’ai réduit mes rondes de sorte qu’on ai l’air de se tourner autour. Je cherche pas à dire un truc aussi banal que ça donnait le ton à la suite. Rien ne donne le ton à rien vu que tout s’enchaine aléatoirement sans la moindre hiérarchie dans la grande famille des étrangetés. Les choses ont lieu. Point. Et c’est déjà pas mal.

Je me suis baladé au hasard, dans une ville triste comme un junkie qui sent revenir les vaguelettes du manque, avec le désir secret d’atterrir dans un bar dégradant du quartier de la gare. De ceux qui vous laissent errer mentalement sans jamais vous juger. Seulement, aout avait déjà distribué les cartes du néant. Les bien nommées vacances. Cette longue phase d’absence incontrôlable. Mais une légère intuition m’a glissé l’idée d’entrer dans un bar aux couleurs locales, nom local, gueules de tout temps et toutes provenances. Au moins la serveuse était jolie. Un peu grosse mais jolie. J’ai attaché l’animal devant l’entrée.

J’étais, donc, très exactement dans cette phase d’apathie des circonstances. On croit qu’on ne craint pas l’ennui quand on écrit, qu’on fait des films, ou de la musique, que chaque instant participe de la création, mais concrètement, sauf quand un semblant d’enthousiasme tâche de vous maintenir en action, la majorité du temps ne participe que du grand pas grand chose.

Je choisis une bière forte et le comptoir. La serveuse doit faire du hockey sur bitume. Ca lui va bien, quoi qu’il en soit. Mon voisin direct me demande quel est mon but, et je m’exerce à la rhétorique politicarde : je suis un de ces feux de paille que les années 90 ont cristallisé durant les années 2000 : un trader de la BNP. Comme certains plus connus, j’ai joué gros et j’ai beaucoup perdu. Ne faisant que suivre les velléités d’un type influent, qui est désormais riche, mais en prison. Comme les gros dealers ou certains politiciens, les traders sont les derniers nés des superstars du grand banditisme, pouvant s’offrir une cellule infiniment plus classieuse que la piaule d’un salarié moyen en liberté. Moi j’ai tout perdu, autant financièrement qu’émotionnellement.
La serveuse me regardait en coin. Le voisin passa commande pour lui et moi. Corde sensible atteinte.
Quelques dizaines de minutes plus tard, j’avais écumé assez de bière pour commencer à raconter ma vraie vie à une tierce personne. Me regardant toujours en coin, la serveuse fronçait de l’œil. De vraie vie je ne racontais cependant que la part émotionnelle : après un an et demi de complications amoureuses, une sorte d’idée fixe qui tendait enfin à s’estomper avait refait surface avec la ferveur d’un vendeur de voitures d’occasion. Illico, je m’étais rendu célibataire et disponible pour accueillir la situation comme il se doit. Mais elle vivait toujours avec celui pour lequel elle m’avait quitté… La personne qui m’écoutait disparue et je me retrouvais à radoter auprès d’un autre interlocuteur. Racontant comment je n’ai pas bandé par peur de ne pas bander, etc. Et comment je me morfonds depuis lors.
La serveuse, perspicace, devait probablement me classer du côté des enculés pas bien nécessaires, menteurs à mauvaise peau. Mais qui pouvait l’en blâmer. On m’offrit à boire pour mes frasques amoureuses. 

Puis apparu un type malheureux de s’être fait virer de chez sa femme. Ce genre de type qui dit qu’il cherche l’immeuble le plus haut pour s’en jeter. Je lui en ai conseillé un, lui donnant même une astuce pour monter sur les toits sans déranger personne. Il m’a dit qu’il était sérieux, je lui ai répondu que moi non, mais que ce genre de comportement me filait la nausée. Je remarquais la peau tombante sous ses biceps, et je fus pris d’une légère détresse pour mon potentiel futur proche. Entre alors un couple en pleine engueulade. Une histoire de chat oublié sur un rebord de fenêtre tout un week-end. Un truc qui m’est arrivé voilà 10 ans en arrière : mon chat avait même balancé tous les pots de fleurs depuis le 4ème étage. Je vois que le couple se rabiboche autour d’une bouteille de vin, et je décide de leur raconter mon histoire. J’enrobe un peu le truc avec une vieille dame blessée par un pot de bégonias, la porte de chez moi enfoncée par les pompiers, le chat ramené chez 30 millions d’amis, et encore un ou deux mensonges. Le type flingue mon argumentaire avec des infos qu’on ne peut avoir que quand on est pompier. Je rectifie le tir en disant que ça a eu lieu quand je vivais à Prague, et alors la fille s’en prend à son mec : tu peux pas laisser les gens raconter leurs histoires jusqu’au bout avant de ramener ta science dont tout le monde se fout ? Et là dessus, engueulade, phase deux. Le mec claque la porte battante et je me retrouve avec la fille à siroter leur bouteille de rouge. La serveuse annonce la fermeture. Les quelques résistants que nous sommes se retrouvent à l’air libre, et la hockeyeuse, que j’avais imaginée plus athlétique, grimpe maladroitement sur des chaises empilées et interpelle une pote à elle avant de passer d’une foulée mal agile sur une autre pile de chaises. Avant de s’exécuter, on était un groupe de trois ou quatre à l’encourager, Kaiser inclus. Elle a chuté de deux mètres à plat ventre, se fracturant le nez et s’enfonçant légèrement le front. J’ai apporté mon expérience de premiers secours : la PLS. Mais elle était parfaitement consciente, alors son collègue, qui n’avait pas vu l’accident et arriva quelques secondes en retard, me vira de là et la rentra dans le bar.
A ce même moment, le caniche surgit. Le même caniche. Kaiser, tremblant de désir, commença à couiner. Les deux se reniflaient tandis que moi, à la recherche de la fille, j’avais le nez relevé comme un chasseur néandertalien. Un homme rappela le caniche, qui obéit admirablement. Un mystère s’éclaircissait.

La suite se figea dans mon esprit comme des scènes fixes d’ombres chinoises projetées à la lueur d’une bougie. Je perdis pieds dans une soirée à drogues moyennement dures, dans un appartement que j’avais déjà visité pour être celui d’une de mes ex.

La vie, sans grande surprise, continuait.

Il avait du s’écouler 20 minutes tout au plus, et je relevai des yeux d’animal pris dans des phares.
J’ai attendu quelques secondes que les gens se lèvent avant de quitter le pupitre. Par la vitrine, je ne voyais que manteaux, parkas et bonnets. Il faisait très chaud dans la librairie, et je craignais le retour à la rue. Les petites victoires sont vite remplacées par la banalité du quotidien, parsemée de déceptions. D’où l’intérêt de profiter de ce qui se profile quand cela se profile. Dehors, il pourrait bien pleuvoir, neiger, grêler, mais dedans, les peaux sont visibles, odorantes, permissives.

L’assistante m’a apporté une bière, avec, dans l’œil, ce que j’ai d’abord traduit par un combat désespéré contre de la timidité. Elle m’a demandé de vider ce qu’il restait dans mon verre, et, m’exécutant, j’ai grimacé ce qu’il fallait pour qu’elle se fende d’un sourire complice. Elle remplit mon verre à ras bord et, me tournant légèrement le dos, termina le reste de la bouteille d’une longue goulée. La jeune femme prit pour moi une autre teneur, comme un feeling de ce qui pourrait arriver un peu plus tard. Sauf bien sûr si un affreux barbu ne venait l’enlever, habillé d’un pantalon trop court et d’un t-shirt propre. Je jetais un œil alentours, et ne vis, par chance, personne de cet acabit.

La patronne faisait des affaires dans la pièce d’à côté, et je me pris à repenser à l’épreuve que je venais de passer. Je souhaitais fêter ça, me bourrant légèrement la gueule dans un bar à bières I.P.A, en compagnie de l’assistante, qui avait un visage toujours plus enthousiasmant.
La jeune femme bredouilla :
Je n’ai pas tout très bien comprend’, mais je trouve tout le ça très lyrique.
Feeling je disais.
Vous me flattez.
Un type bedonnant, crâne rasé, casquette de basket-ball d’une équipe éteinte depuis les années 90, se planta un mètre devant moi, un bouquin à la main. Un jeune couple s’installa derrière lui, et rapidement ils étaient une petite dizaine. Je me mis à trembler, comprenant ce qui se tramait, et l’assistante s’éclipsa, me laissant savourer ce qui, pour beaucoup, était le point d’orgue de ce genre de rencontre : la rencontre.
A toute vitesse, j’ai repensé à ce qu’il était d’usage d’écrire lors d’une dédicace : le nom de la personne et un mot personnalisé, plein d’humour et de sollicitude.
J’ai écrit exactement le même mot pour tous ; je ferai mieux la prochaine fois, si jamais ça se représente.

 

 

 

 

 

 

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