La fuite (nouvelle) – 2012

By 31 mai 2014Nouvelles

Dorian vivait dans un appartement au centre d’une petite ville pas très animée. Sa vie approchait d’un nouveau tournant : son couple, cinq ans d’âge, allait bientôt prendre fin.
Un matin, Dorian se leva sans se rendre compte que tous les meubles de l’appartement avaient bougé de quelques centimètres. Trois tout au plus. Sa journée passa sans encombre.
C’est le lendemain qu’il réalisa que les meubles du salon avaient été déplacés. Il posa la main sur le canapé, au centre de la pièce, et en repoussa un coin à sa place initiale. Il fronça les sourcils un instant, puis se dirigea dans la cuisine où les meubles avaient subi le même traitement. Il se baissa, et au pied de la gazinière il observa une trace qu’il estima à cinq centimètres, tout au plus.

Il ne travaillait plus, et ce depuis bientôt deux ans, vivant d’un maigre chômage touchant à sa fin, et, n’ayant pas d’ambition précise, il s’apprêtait à rechercher un nouvel emploi dans une branche non identifiée.
Lui et Claire, sa conjointe, avaient cessé de s’aimer. Ils ne couchaient plus ensemble depuis trois mois mais dormaient toujours dans le même lit. Elle partait travailler tous les matins à huit heures, trop tôt pour qu’ils ne se croisent. Et Dorian prenait garde, lorsqu’il était réveillé, de simuler le sommeil.
Il était dix heures ce matin là, et Dorian se faisait couler un café en se demandant si Claire n’était pas en train de lui jouer un drôle de tour.
Il regarda une chaîne d’informations en continue à la télévision le temps de boire son café, se gratta énergiquement à l’intersection de deux de ses doigts de la main droite, puis alluma son ordinateur portable. Il lança Internet ainsi qu’un logiciel de musique sur lequel il faisait de la composition depuis quelques années. Il laissa les meubles à leur nouvelle place, n’y pensant bientôt plus.
Le soir, Claire rentra après le repas, toute chamboulée par une nouvelle qu’elle s’empressa d’annoncer à Dorian : elle partait le lendemain en Islande, pour le travail, remplaçant un collègue malade, et ce durant une semaine et demi. Ravi pour elle, Dorian qui n’y avait pas particulièrement repensé durant la journée, oublia d’évoquer la question des meubles.

Le lendemain, Claire prit le départ de bonne heure, et Dorian simula le sommeil une fois de plus.

Peu après dix heures il se leva, prit une douche rapide puis réitéra sa formule quotidienne : café, infos, ordinateur. Vers le début d’après midi, une sensation étrange le prit. Il détourna les yeux de son écran d’ordinateur et remarqua l’écart entre le bureau et le mur. Il pensa que c’était le résultat du mouvement de la veille, et n’y repensa plus. Du moins pour les cinq minutes à venir car il alla dans la cuisine regarder dans le placard, et fit un calcul pour savoir quel jour il devrait sortir faire des courses. Prenant du café il fixa la gazinière et se pencha. La trace s’était indéniablement agrandie. Il l’estima à une dizaine de centimètres. Dorian n’était pas loin de la réalité, car la gazinière avait bougé de douze centimètres précisément. Il regarda autour de lui sans se lever. La table dans son dos avait également avancé vers la porte donnant sur le salon. Il resta perplexe quelques secondes puis se leva et retourna vers son bureau, mais s’arrêta en chemin pour remettre en place le même coin de canapé que la veille. Il resta debout une dizaine de secondes puis reprit sa place. Claire lui faisait un coup pas très fin, mais quand même bien senti. Ce genre de blague lui plaisait. Il pensa pourtant que, tout de même, c’était un peu singulier venant d’elle.

Il jeta un œil aux infos en ligne, prit un clavier de contrôle pour logiciel de musique, et composa une mélodie nostalgique et médiocre qu’il syncopa de rythmiques trop rapides.
La journée se déroula sans encombre. Il se sentait bien, seul dans cet appartement. Il revoyait les lieux vides, lors de leur installation. Les premiers temps, quand c’est uniquement super. Et tout se dégrada de quelques degrés… Mais au diable les mauvaises pensées, buvons un coup.
Il possédait une bouteille de cognac boisé qu’il conservait depuis des mois. Il se servit un fond de verre, le but en quatre grimaces et se fit cuire trois œufs au plat. Il prit soin d’en enlever les chalazes (ces filaments qui ressemblent à un début de membre animal) et prit place dans le canapé jusqu’à ce que sommeil s’en suive.

Au beau milieu de la nuit un grincement venant de la cuisine le réveilla. Sans qu’il ne se pose plus de question, il se dirigea vers la chambre, et là où il lui faut habituellement trois pas pour rejoindre son lit, il buta dans le sommier avant le second. Il ne prit pas le temps de se dire que si Claire avait, la nuit d’avant, déplacé le lit durant son sommeil, il aurait du s’en rendre compte. Non, au lieu de ça il alla pisser un coup et s’installa enfin au beau milieu du lit, dégageant l’oreiller de Claire. La chasse d’eau n’avait pas fini de se remplir qu’il s’était lourdement endormit.

Son réveil fut des plus efficaces : jean enfilé, il se présenta dans la cuisine où il moulu du café et s’attela à beurrer des craquottes. C’est alors qu’il se réveilla, alors qu’il prenait conscience de l’écart s’étant agrandit entre tous les meubles de la cuisine et les murs.
Il agrippa son téléphone et appela Claire. Son répondeur l’invitait chaleureusement à rappeler plus tard. Il laissa un message de cette teneur : “Bien joué la blague. Vraiment très fort. Mais du coup t’as dormi à l’appart ? J’ai pas vu tes affaires c’est bizarre. Bref rappelle moi bisous“. Il soufflait sur son café quand il admit que c’était la veille qu’il n’avait pas du prendre conscience de l’ampleur du déplacement des meubles, que Claire n’était décemment pas revenue. Il pensa lui laisser un nouveau message pour lui dire d’oublier le précédent mais se ravisa.

Trois de ses doigts le démangeaient un peu plus chaque jour. Il avait ce que lui avait appelé un psoriasis, ayant oublié ce que lui avait dit sa dermatologue. Il soignait ça avec des crèmes de substitution qu’il obtenait sans ordonnance, et ça ne calmait plus vraiment le problème. Aujourd’hui ça semblait un poil pire que les semaines précédentes. Il sentait clairement que ça n’allait pas fort pour lui. Sans aller jusqu’à dire que ses doigts lui servaient de baromètre à sa santé mentale, il avait pour superstition de le penser quand même un peu. Cette journée s’annonçait bas de gamme alors il sortit et marcha jusqu’à la bibliothèque. De là il sortit en lisant un recueil de nouvelles d’un type dont il ignorait tout avant de le piocher dans un rayon. Il lut jusqu’à ce qu’il fut au pied de son immeuble et le dépassa jusqu’au bar le plus proche. Un de ces jolis repères du centre ville avec un bateau mezzanine et une serveuse borgne. Il lut en buvant une bière aux fruits rouges. La serveuse l’avait toisé d’un œil moqueur, mais à la fois il avait cet air romantique auquel on pardonne facilement les fautes de gout.

Le soir tomba plus vite que prévu. Dorian était déjà ivre, et n’ayant rien mangé il était d’autant plus fragile. Sa lecture avait prit fin quand un groupe de jeunes gens avaient occupé tout l’espace sonore et que deux d’entre eux l’avaient happé d’un hameçon au whisky, l’attirant dans la chaloupe jusqu’à la fermeture du bar.
Il avait raconté quelques histoires singulières qu’il prétendait lui être arrivées. Rien de bien exceptionnel mais des situations assez particulières pour gagner l’attention de son public. Il y était assez doué.

Ils furent finalement remerciés par la femme pirate, et Dorian se dirigea d’un lampadaire à l’autre, entrant et sortant dans le faisceau sirupeux des phares jaunes, n’en voyant pas le bout. Les escaliers eux aussi furent sans fin, et une fois la porte ouverte il trébucha contre un fauteuil puis contre une petite table Ikea et se fraya un chemin le long d’un mur du couloir, évitant un meuble en osier qui n’avait strictement rien à faire à cet endroit, puis atterrit dans son lit. Et ce fut le black out.

Après quelques heures dans les bas fonds de son inconscient, Dorian prit place sur un matelas de ouate s’étendant à perte de vue, transpercé de boutons en formes de cloportes. Il était lui même un de ces boutons, mais son corps était bien le sien. Le tout tangua comme un radeau en pleine tempête, et des dizaines de vers tous plus gros que lui entourèrent son canot de sauvetage et rapidement le noir total se fit.
Il chuta durant une seconde, puis chuta à nouveau, les barreaux d’une rampe d’escaliers le frappèrent à tour de rôle comme s’il était sur un tapis de chaine d’usine.
Arrivé en bas de l’escalier, Dorian se retrouva au sol, enrobé dans un drap dont il dut se dérouler pour voir où il était. La porte de l’immeuble se referma brusquement et il se retourna pour voir que personne n’entrait. Il se défit de son rouleau de tissu et jeta un œil dehors : la rue voilée de brume était timidement percée de rayons lumineux jaunâtres. Aucune silhouette humaine à l’horizon, mais un fauteuil rose, qui glissait, tourna au coin de la rue. Dorian sorti cahin caha et franchit le même angle que le fauteuil. Dans la profondeur, longeant les murs, ses meubles s’échappaient. Il observa la scène, plissant tout ce qu’il avait de peau autour des yeux, et pensa qu’eux, au moins, avaient senti le vent tourner.

 

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